Le typhus à Riantec

Il ne paraît guère possible que le typhus ne soit pas de toute antiquité, car ses causes ordinaires, l'encombrement des camps, des villes assiégées et des grandes villes, la malpropreté humaine, la famine, la misère, sont aussi vieilles que le monde; cependant il n'a jamais été nettement caractérisé par les historiens des époques grecque et latine. Hippocrate ne le distingue pas des autres fièvres graves; Galien et Celse, pas davantage. Il faut, pour en soupçonner la présence, le rechercher sous les termes a grande surface, pestis, febris pestilens, et ne lui donner, par suite, qu'une place, à jamais indécise, dans la nosologie de l'antiquité. Il nous semble toutefois impossible de rapporter au typhus exanthématique la peste qui ravagea l'Attique de 450 à 425 avant Jésus-Christ, et dont Thucydide nous a laissé la relation. On a beaucoup discuté, beaucoup écrit, sur la nature de cette épidémie que l'historien grec ne pouvait retracer en médecin,et dans laquelle on a cru voir la peste à bubons, la variole, la fièvre typhoïde,le typhus. Il nous semble, après lecture attentive de la traduction que nous ont donnée Rilliet et Betaut, qu'il s'agit plutôt de la fièvre typhoïde épidémique grave que de toute autre affection flèvre typhoïde à déterminations pectorales fréquentes, suffisamment caractérisée par des sudamina, par l'angine et la stomatite à tendance hémorrhagique, le hoquet, la diarrhée, les phlébites des saphènes et des crurales, les troubles consécutifs de la mémoire. S'il s'était agi du typhus, l'historien grec n'eùt sans doute pas passé sous silence l'exanthème et les pétéchies. Quant à la variole et à la peste, il ne peut pas en être question dans ce débat.

Synonymie française typhus typhus vrai typhus pétéchial, typhus tacheté, fièvre puncticulaire, fièvre tuciculaire, lièvre ponctuée, fièvre pourprée,pourpre maligne, fièvre pestilentielle avec pétéchies, maladie pétéchiale, typhus d'Europe, typhus de Hongrie, typhus d'Irlande, typhus des Arabes, typhus de Riantec, typhus de Brest, de Rouisan, fièvre épidémique, fièvre des hôpitaux, fièvre nosocomiale, typhus nosocomial, typhus des armées, des camps, des casernes, fièvre militaire, fièvre maligne des armées, peste et typhus de guerre, fièvre des lazarets, typhus nerveux, typhus contagieux, fièvre lente nerveuse,fièvre putride nerveuse, fièvre critique, fièvre synoque putride, fièvre maligne,fièvre typheuse, fièvre typhode, fièvre asthénique, typhus exanthémo-pétéchial, typhus exanthématique.

Survint la guerre de Crimée, qui détermina une longue série d'épidémies. Le début, en Crimée, peut être fixé au mois de décembre 1884 Les Russes furent atteints les premiers, puis les Anglais, et en dernier lieu l'armée française. La maladie, qui s'était atténuée dans le cours du deuxième semestre de 1855, après avoir eu son apogée en mai et en juin, prit une nouvelle extension en décembre, pour ne plus cesser que par l'évacuation des troupes de Crimée, quant à ce qui concerne le théâtre de la guerre, car cette même évacuation fut l'occasion de nouvelles épidémies, par propagation, dans les hôpitaux de Constantinople, de mars 1855 au mois d'avril 1856, dans les hôpitaux de Gallipoli, de Marseille, de Toulon, d'Avignon, de Lyon, du Val-de-Gràce (du mois de janvier à celui d'avril 1856), dans les lazarets de Porquerolles et du Frioul, sur un grand nombre de navires de guerre chargés de l'évacuation, la corvette la Fortune, les vaisseaux Prince-Jérôme, Marengo, Iéna, Fleurus, les frégates l'Andromaque et la Néréide, les navires à vapeur Sané, Eldorado, Canada, l'aviso le Coligny, le transport la Dordogne et quelques autres navires. Depuis la guerre de Crimée jusqu'en 1878, le typhus de guerre n'a plus reparu, car il a épargné les grandes armées américaines de la guerre de Sécession et les armées française et allemande de 1870-1871, lesquelles, en revanche,ont payé un assez lourd tribut à la fièvre typhoïde. On peut cependant rattacher à des faits de guerre la petite épidémie de Gaëte, en 1861.Mais le typhus endémique et le typhus accidentel n'ont pas perdu leurs droits d'existence, et c'est à eux qu'il faut rapporter plusieurs bouffées endémo-épidémiques en Irlande et en Silésie;.

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Les petites épidémies de la province d'Alger, du massif de Bougie, de la province de Constantine, de 1861 à 1865.
L'épidémie de 1868, à Alger, décrite par A. Maurin.
L'épidémie des Tartares amenés à Constantinople en 1860.
L'épidémie du Scheah Gehald et de Liverpool, en 1861; celle du bataillon égyptien transporté à Vera-Cruz sur le transport la Seine, en 1862.
L'épidémie de Trébizonde, développée parmi les Circassiens transportés en 1865-1864.
L'épidémie de la frégate égyptienne l'Ibraïmieh, à Toulon, en 1864.
L'épidémie de Riantec (Morbihan), décrite par Gillet (1872).
L'épidémie de Rouisan (près de Brest), décrite par R. Gestin (1872-1873).
L'épidémie de Dantzig (1887), qui est actuellement en voie de décroissance.

La dernière épidémie de guerre est celle qui a été provoquée par la guerre turco-russe en 1877-1878 et qui a débuté parmi les troupes russes avant le passage du Danube.

Le rapport de la Revue militaire de médecine et de chirurgie, du mois de juin 1881, s'exprime en ces termes à ce sujet « Jusqu'en janvier (1878), 12 000 typhiques étaient entrés dans les hôpitaux de Jassy, autant à Fratetschi. Tous les hôpitaux de la Bulgarie en regorgeaient; les trois lignes d'étapes entre les Balkans et le Danube en étaient couvertes. Devant Tschadalja, la garde seule avait 14 000 malades, la plupart typhiques, et enterrait 80 hommes par jour. Sur 200 000 malades évacués par la grande voie de la Roumanie et les lignes secondaires de Bourgas et d'Hirsova, c'est le typhus qui a fourni la plus large proportion des évacués, peut-être près d'une centaine de mille hommes, ce qui suppose que 50 000 hommes au moins ont succombé au fléau. Quand on songe que l'armée d'invasion est partie avec un effectif de 120 000 à 130 000 hommes, on est conduit à affirmer que cette armée a disparu tout entière sous les coups de l'épidémie typhique. Cette longue énumération, certainement incomplète, donne une idée de la part que prend le typhus au gaspillage de la vie humaine, c'est-à-dire les hommes par millions. La gloire des conquérants peut briller sur l'une des faces des médailles guerrières, mais le typhus a le droit de figurer sur le revers A. Maurin, de son côté, n'a observé qu'une seule fois la pneumonie lobaire dans l'épidémie qu'il a traversée en 1868, et pendant laquelle, d'ailleurs, les troubles graves des fonctions et des organes respiratoires ont été très rares. Gillet a noté une fois la pneumonie lobaire, sur 553 cas, pendant l'épidémie de Riantec « Une fois seulement s'est montrée une pneumonie au neuvième jour, la mort est arrivée le dixième. L'autopsie a révélé une hépatisation rouge de presque tout le poumon gauche. Ce cas avait offert la plus frappante similitude avec la forme que les Allemands ont nommée broncho-typhus ». Gillet ne parle pas de crachats rouillés; il caractérise la lésion pulmonaire par la simple qualification hépatisation rouge, sans autres détails. A-t-il eu réellement affaire à la pneumonie franche, ou bien, comme semble l'indiquer sa conclusion, n'est-ce pas une hépatisation flasque.

La fréquence du typhus avec parotidite varie avec les épidémies. Barralllier a observé cette anomalie au bagne à Toulon, en 1855-1856, dans la proportion de 2 pour 100. Maurin n'en cite aucun cas. Gillet, sur 553 cas, a compté, à Riantec, 5 cas de parotidite survenus 3 le douzième jour, 2 le treizième. Deux de ces parotidites étaient doubles; des trois simples, deux siégeaient à gauche, une à droite, Gillet, d'apres ce qu'il a VII, est disposé à 16. Le typhus avec paralysie est, de même, très-rare. Barrallier, A. Maurin, Gillet, R. Gestin, n'en citent aucun cas.

Il est difficile de trouver des conditions plus propres à la conservation d'un tel miasme que dans les fermes du Finistère, où la propreté et les règles les plus élémentaires de l'hygiène sont méconnues, où les logements, dont le sol est formé de terre battue, sont bas, sombres, encombrés, sans air et sans aération possible, Les lits, servant à plusieurs générations, sont profonds, clos comme des armoires, garnis de paillasses épaisses et très-rarement renouvelées, etc. Il est évident que, dans ces habitations, le contagium doit se fixer et se renouveler par la production successive de cas nouveaux » « Mais, si le typhus est endémo-épidémique dans le Finistère, pourquoi sa présence n'a-t-elle jamais été signalée, ni par les médecins, ni par le conseil d'hygiène du département?.

C'est que, comme je l'ai déjà dit, cette maladie a toujours été confondue avec la fièvre typhoïde. L'histoire de la médecine offre de semblables erreurs. Les malades de Rouisan traités par d'autres que moi ont été regardés comme atteints, la plupart, de fièvre typhoïde, quelques-uns de rougeole ou de scarlatine maligne. La même erreur avait été commise à Riantec avant l'arrivée du docteur Gillet . Si le typhus est méconnu alors qu'il règne épidémiquement et qu'il présente ses caractères les plus accentués, à plus forte raison doit-il passer inaperçu quand les cas ne sont pas très-nombreux à la fois et que, par suite de certaines circonstances, il perd quelques uns de ses traits. La confusion est presque inévitable dans les campagnes du Finistère, où, en raison de l'éloignement des habitations, le médecin ne peut pas voir tous les jours ses malades; où il n'est souvent appelé qu'à la dernière extrémité ou l'usage des lits clos, l'obscurité des logements, l'insuffisance des moyens d'exploration, l'impossibilité des autopsies, etc., rendent le diagnostic si difficile.

Le typhus est-il transmissible de l'homme à l'homme? La réponse est dans les faits qui suivent et que le lecteur trouvera sans doute démonstratifs. L'épidémie de typhus développée sur les navires de l'escadre de Dubois de la Mothe (1757-1758) s'est répandue dans la ville de Brest, indemne jusqu'au jour du débarquement des typhiques. Pendant l'épidémie de 1868, en Algérie, le typhus s'est transmis à tous les infirmiers du service à neuf soeurs de l'hôpital, à une femme, entrée à l'hôpital pour une exostose de l'avant-bras gauche de nature syphilitique, indemne de typhus pendant vingt-cinq jours, alors qu'elle était traitée dans le service des vénériens, et prise par la contagion deux jours après son transfert dans une salle qui avait contenu des typhiques. En 1872, à Riantec, la femme Philippe habitant le village de Nerderf, qui est sain, va soigner ses parents au village de Mezenel, elle revient chez elle, tombe malade et contamine trois personnes de sa famille, son mari et deux de ses fils.

 

Le typhus à Riantec en 1814 /1815 (extrait Géographie médicale LE REBOULLET)

La France est une terre classique de la fièvre typhoïde. A partir 1814/1815, le typhus exanthématique règne de plus en plus en France. Plus particulièrement dans les prisons et les bagnes .Le bagne de Toulon compte en 1829 des épidémies (sur 1050 forçats atteints, il en meure 150). Il apparut en 1827, dans la prison de Beaune en 1837 dans celle de Reims. En 1823, il fut importé par les réfugiés espagnols à Alex. En 1856, quelques militaires de la guerre de Crimée la rependirent à Marseille, Avignon, Paris.

Plus récemment, on le constate en Bretagne, d’abord à Riantec en 1870 (réf. Gillet, thèse de Paris, 1872) , puis à Lorient, puis dans le Finistère , Brest puis Molène.