Légende du poisson d'or

Avant de rentrer, je regardai la mer pour deviner le temps du lendemain. Je m'attendais bien à ne pas voir une coque de noix sur l'eau entre Gavre et Quiberon; l'orage venait; la côte était blanche d'écume.A quatre ou cinq cents pas au large, une embarcation allait avec le flot, menée par un seul homme. Du premier coup d'oeil, j'aurais juré que je reconnaissais le bateau du sous-brigadier. Ce n'était pas sa route pourtant; il tournait le dos à Groix en grand et naviguait vers l'anse, entre le feu de Loc-Malo et le clocher de Plouhinec.

-Ho du bateau que je criai. Point de réponse.

- Ho hé ho matelot.

Rien; la barque glissait comme un bois mort monté par un revenant, voilà qui est vrai. Je récitai un bout de prière et j'allai au lit tout triste.

Le lendemain, au petit jour, je m'éveillai et je crus faire un rêve. Il y avait quelqu'un qui soufflait le feu dans ma cheminée. J'avais encore mes idées de la veille et je demandai tout bas.

- Matelot, es-tu vivant-tou mort?

-Je suis mouillé, me répondit-il en ricanant avec effort, et je me sèche. Je me mis sur le coude. Il était mouillé, en effet; ses habits ruisselaient.

– Viens-tu du Trou-Tonnerre?

-Avec la marée et le vent, oui.

- Ce n'était donc pas toi, hier, que j'ai vu le longe la côte, ici dedans?

Il haussa les épaules, mais en tournant la tête, et je cessai d'apercevoir son visage.

- Etes-tu arrivé à temps au lieu de pêche, matelot ?

- J'avais jeté mon grappin depuis cinq minutes, quand l'heure a sonné à la chapelle de Lokeltas, oui.... Minuit ?

- Minuit.

– Après? As-tu eu le merlus tout en or?

Sa voix trembla un peu pendant qu'il répondait.

- Je l'ai eu.

– Montre m'écriai-je sans croire, mais pris par lacuriosité.

Il fit un pas vers la table et vida dessus un long sac de cuir où il y avait beaucoup de pièces jaunes. Jamais je n'ai ouvert les yeux si grands de ma vie.

- Et tout ça est à toi? que je fis.

-Je l’ai bien gagné !

-Tu l’as trouvé dans le merlus?

– Dans le merlus, oui.

-Et c'est de la bonne argent de monnaie?

- Regarde et touche.

Il versa dans ma main une poignée de louis de vingt quatre francs avec la tête du roi Louis XV. C'est pour le coup que j'avais la, berlue . Je sautai à bas de mon lit. Il mit aussitôt le couteau à la main, car il me jugea d'après lui-même, et il crut que je voulais le voler. Mais je ne me fâchai pas, j'étais content pour lui.

– Et que vas-tu faire de ce trésor-là, matelot ?

– La commune de Port-Louis a mis les biens des émigrés en vente, me répondit-il, en serrant ses louis dans le sac de cuir.

-Tu vas les acheter ?

-Je vas acheter le château de Chédéglise et les terres de Keroulaz.

Mes garçailles, c'est beau à voir un tas d'or qui reluit au soleil. Le premier rayon du matin entrait par la fenêtre, et les louis brillaient comme si chacun d’eux eût un petit jour. J’étais pire qu’un enfant.

Je voulus savoir comment était fait le merlus du diable, et par quelle manigance on lui faisait rendre les louis d’or qu’il avait comme ça dans le ventre.

Le matelot ne voulait pas ; il disait que le poisson lui avait bien recommandé de ne pas bavarder, mais enfin il céda, et voici son récit. Qu'as-tu donc, toi, l'enfânt?

-Rien ! répliqua-t-il d'une voix très-altérée, dites, patron Seveno?. dites vite !

-Paraît que ça vous amuse, mes bijoux ? je n’ai fait cric crac que trois fois, preuve qu’on ne s’endort pas Va bien. Il y a donc que le matelot en avait mis pour six francs au bout de sa ligne aprèsun hameçon à congre, premier numéro. Minuit sonnait encore que le merlus avait déjà mordu. Mais ce n'est pas le tout de crocher une bête de c’te qualité-là, faut l’amariner. Et c’est fort. Je croyais avoir un remorqueur au bout de ma ligne …. . Faut bien rire un peu, mes neveux, plait-il? Le poisson m’emportait et si je n’avais pas filé la corde, je passais par-dessus le bord Mais tant y a que ce nom de nom de farceur de merlus avait tout de même trouvé son maître.

Après avoir joué avec lui pendant ungros quart d'heure, finit par le haler à bord. Ah ! ah !ça vous tient de savoir comment qu'il était bâti de sa personne ?

Ouvre l'oreille partout ! il était gros comme un veau de quatre semaines; il avait une tête de grondin rouge avec deux cornes, quatre-z-yeux, un corps de homard et une queue d'hirondelle. Aussi vrai comme la mer est salée ! Et il parlait. Et il parlait répéta d'une seule voix l'équipagede la Sainte-Anne.

-Comme père et mère. Qu'il dit donc au Judas d'une voix de boeuf : «T'es-t-un fin finaud de matelot, ma vieille !T'as deviné que les privilèges des ci-devant étaient à tout le monde, et tu les as pris pour toi tout seul; t'as mon estime. Découds-moi le ventre proprement, si c'est un effet de ta complaisance, et, comme de juste, tu y trouveras ta fortune. »Voilà donc qui est bon .

Ces tonnerres de merlus, ça a au milieu du ventre une couture à surjet, rabattue avec du fil à voile qu'un point ne dépasse pas l'autre, et tapée à la papa . Je pris son eustache et coupa mignonnement le fil sans faire crier la bête. Va bien. Au lieu de boyaux, le merlus rendit un sac de cuir contenant douze mille francs en pièces de vingt quatre livres. Après quoi il fit la culbute par-dessus le bord et s'en retourna chez lui.

Excusez. Seveno fit une pause pour boire d'un seul trait sa chopine. Il y avait silence. Seul, Vincent grommela

-Douze mille francs.

En présence de ce récit qui touchait de si près aux infortunés de sa race, ne songeait-il donc qu'à l'argent ce fier et beau jeune homme dont le front pensif attirait de plus en plus mon intérêt?

Il se leva, et je vis que son pas chancelait. Il était le seul pourtant qui eût laissé son écuelle pleine.

Où vas-tu, l'enfant? lui demanda Seveno avec un singulier mélange de tendresse et de pitié.

-Ma tête brûle, répliqua l'innocent.

-Alors fais un tour, mon canard, et tâche de voir sur la grève si j’y suis.